I/V - RECHERCHES AUTOUR DU SUJET
Afin “d’entrer dans le sujet”, un travail d’approche a été nécessaire. J’avais besoin de mieux connaître le peintre et ses œuvres, afin de mieux cerner son style, sa sensibilité... Quelques œuvres du XVIIIème siècle m’ont également permis de mieux saisir les tendances de la mode de l’époque (vêtements, coiffures...) et la manière de représenter en sculpture un visage, un buste...
Biographie de Elisabeth Vigée-Lebrun (1758-1842).

L’”amie de la reine”, comme l'ont appelée les historiens du XIXème siècle, célèbre pour avoir mis à la mode une image flatteuse, au moral et au physique, de la société de la fin de l'Ancien Régime, est née dans un milieu de petits artistes parisiens. Elle fréquente les peintres, reçoit les conseils de Doyen et de Greuze surtout : elle en garde l'expression un peu mélancolique de ses figures féminines. Jeune fille fêtée pour ses dons et sa beauté, elle épouse le marchand de tableaux Jean-Baptiste Lebrun.
C'est à une femme que cette femme peintre doit le grand succès de sa carrière. En 1778, elle réalise son premier Portrait de la Reine Marie-Antoinette en grande robe de satin blanc (Kunsthistorisches Museum, Vienne), qui est destiné à l'impératrice Marie-Thérèse. L'accueil est enthousiaste, on lui commande des répliques. La reine se plaît à poser pour elle et l'admet dans ses petits appartements.

Avec le temps, le peintre modifie insensiblement les traits de son modèle, arrondit l'ovale du visage, efface les détails un peu lourds du profil pour arriver au grand Portrait de Marie-Antoinette et de ses enfants (1787, musée de Versailles) où, dans ce cadre d'apparat, se tiennent une mère et ses enfants, vision douce, un peu isolée, exprimant une sensualité grave, qui se veut une lointaine résonance du Portrait d'Hélène Fourment de Rubens.

Le secret d'une telle réussite réside, sans doute, dans une habileté certaine, un coloris agréable, l’”intelligence du cœur”. Ne nous dit-elle pas : “je tâchais, autant qu'il m'était possible, de donner aux femmes que je peignais l'attitude et l'expression de leur physionomie ; celles qui n'avaient pas de physionomie, on en voit, je les peignais rêveuses et nonchalamment appuyées”. Elle est le reflet d'une nouvelle orientation de la sensualité, contemporaine de Diderot, de Greuze et surtout de Rousseau. Plus proche des peintres qui montent, comme David ou Vincent, une autre femme, Mme Labille-Guiard, lui dispute la première place de femme peintre. Et œ n'est qu'à la protection royale que Mme Vigée-Lebrun doit d'être admise à l'Académie en 1785.
Avec la Révolution commence pour elle le périple des cours de l'Europe monarchique, de l'Italie à l'Autriche et à la Russie. Elle y laisse de nombreux portraits, reflets d'un monde qui se survit.

Sculptures au XVIIIème siècle d’une tête de jeune fille : détails de visages. Mme N. de Laborde par A. PAJOU, Mme Houdon par J.A. HOUDON, Andromaque par F. MILHOMME.

II/V - TRAVAIL PRÉLIMINAIRE À LA GRAVURE EN TAILLE DIRECTE
Mon premier souhait a été de retrouver le dessin original, au cabinet des dessins du Musée du Louvre. Cela m’a permis de m’imprégner de la force du dessin de E.Vigée-Lebrun. J’ai commandé une photo noir et blanc du sujet, afin d’avoir un meilleur document, et ainsi être plus près du travail de l’artiste.

Dessin d'Elisabeth Vigée-Lebrun, peintre du XVIIIè siècle. Ce dessin est visible au cabinet des archives du musée du Louvre, à Paris.
Avant de commencer la gravure en “taille directe”, j’ai souhaité faire mes recherches et transcriptions du dessin au modelé, par un travail de sculpture sur plâtre, à l’échelle 3. Ceci me permettait d’affronter et de résoudre plus facilement les “pièges” présentés par un visage de jeune fille de face en bas relief (gestion des passages entre le nez et les joues, l’accroche des lèvres, des yeux...). J’ai travaillé en creux et en relief sur des types et contre-types, en plâtre. Après plusieurs heures passées, plusieurs plâtres moulés, contre moulés, le dernier tirage en résine époxy F23 a bouclé cette étape préparatoire.

A partir de ce modèle en résine, une empreinte en bronze a été réalisée par fonderie au sable. Cette pièce positionnée sur un tour à réduire m’a permis d’obtenir par réduction une matrice en acier, gravée à l'échelle demandée pour le sujet imposé.Le bloc d’acier ainsi gravé a été trempé. Puis, j’ai fait frapper une pièce en bronze, modèle de la future médaille à graver en taille directe.

Ainsi, ces étapes, m'ont permis d'entrer dans le sujet, de trouver des astuces pour le passage d'un dessin sur papier à une gravure en bas-relief d'un visage de jeune fille. Ce modèle sur acier, sera mon guide sur un long travail en taille directe.

III/V - ÉTUDE PRÉPARATOIRE À LA TAILLE DIRECTE
Avant d’aborder le travail de gravure, il m’a semblé intéressant d’envisager plusieurs modes de réalisation. Je ne voulais pas obligatoirement partir sur des rails connus, me limiter à mes connaissances et mes méthodes habituelles. J’avais une idée assez claire du rendu final que je souhaitais obtenir et j’avais plusieurs possibilités d’y parvenir.
Aussi, j’ai voulu confronter mes idées sur le sujet avec d’autres graveurs, sculpteurs, dessinateurs, et entendre leurs remarques et conseils. Cela m’a permis d’envisager des voies nouvelles et de me conforter dans mes choix (par exemple, de commencer à travailler en matrice plutôt qu'en poinçon).

L’acier
La recherche d’un acier le plus adapté possible à ce type de travail, a fait l’objet d’un soin particulier : un acier doux, qui se grave bien, se polisse bien, avec une bonne tenue aux traitements thermiques et à la frappe à froid. A cette fin, j’ai rencontré les sociétés :
- Böelher,qui m’a conseillé un K720
- Aubert et Duval, avec qui j’ai approfondi la recherche. Ils m’ont conseillé un SMV5.W, acier refondu avec une gamme de recuit qui lui confère une souplesse pour un bon travail de taille et peu d’écrouïssage.
Etude des options de gravures.

J’ai envisagé plusieurs hypothèses de gravure : en matrice ; en poinçon ; en matrice puis en poinçon. J’ai finalement choisi de travailler en matrice, tout en gardant la possibilité d’enfoncer un poinçon, si cela s’avérait utile.

Leçons tirées de l’analyse du modèle obtenu au tour à réduire.
Cette gravure intermédiaire m’a donné des armes pour éviter de répéter certaines erreurs :
- sécheresse de traitement sur l’acier (angles vifs...)
- traitement des cheveux trop régulier et systématique
- manque de volume derrière les yeux...

Recherche photographique de visages de jeunes femmes.
L’analyse de ces visages vus de face, profil, trois quarts et de certains détails (la bouche, les yeux...) m’ont guidé tout au long de mon travail. En effet, le dessin de Vigée-Lebrun suggérait des volumes et des formes que les photos définissaient plus précisément.


IV/V - LA GRAVURE EN TAILLE DIRECTE
Fort des étapes précédentes, je me lance dans le vif du sujet : “La taille directe”.
La phase du tracé sur l’acier s’est déroulée de manière classique :
- Report du dessin sur une gélatine à l’échelle 1
- Gravure légère à l’onglette fine et ronde. A commencé alors le début d’un long travail.

- Mise en place des grands volumes avec plus de rondeur pour la tête et sous les yeux par rapport au modèle réduit. Poursuite du travail de taille directe, long et fastidieux afin d’accorder les différents volumes entre eux. Tout au long de ce travail, j’ai relevé avec une résine, différents états me permettant de fixer l’avancée du travail.

- Réalisation d’un poinçon du nez et de la bouche. Trempe et enfonçage de celui-ci dans la matrice. Recuit de la matrice après enfonçage pour supprimer l’écrouïssage du à la frappe du poinçon. Reprise du poinçon trempé, réalisé de manière un peu “gourmande” en surface : dégagement du nez pour ne préserver que la pointe ; adoucissement des traits de la bouche, trop marqués ; suppression des commissures labiales, trop sèches. Il fallait apporter plus de douceur aux lèvres, les arêtes étaient trop vives, alors que la bouche est un volume de chairs rondes qui vient mourir au niveau des commissures.
Enfonçage du nouveau poinçon, afin de rendre la pointe du nez plus profonde, plus grasse et permettre d’avoir une ligne de profil du nez plus concave.

- Finition de la gravure par différents états de surface pour exprimer les matières (voile, visage, cheveux,etc.), ceci par polissage, ciselure...

- Traitements thermiques : Matière : Z50CWDV5 - SMV5W - Poids : 10kg. Le cycle a été effectué dans un four de trempe sous vide : préchauffes à 680°C puis 780°C - austérisation à 1000°C - trempe sous azote surpressée - 2 revenus successifs à 520°C (convection d’azote) - duretés 59-60HRC
- Estampage : La frappe des médailles s’est faite sur un balancier à frictions de 400 tonnes. Nous avons utilisé du cuivre et du bronze “demi-rouge”. Il y a eu plusieurs passes, et entre chaque passe, un recuit, un déroché, un polissage et un dégraissage.
- Finition : La pièce en cuivre est restée “brut de frappe”, alors que la pièce en bronze a été microbillée, dorée, oxydée et patinée.

V/V - RÉFLEXIONS
Ce sujet, pourtant difficile, m’a motivé par sa richesse tout au long de sa réalisation. J’ai tout de suite été séduit par le dessin d'Elisabeth Vigée-Lebrun, artiste que j’ai découvert à cette occasion. Le fait de traduire son dessin de visage de jeune fille, léger, subtile, doux en modelé était pour moi un beau défi à relever.
Ce qui était également motivant, c’était de travailler “à l’ancienne” et de retrouver la sensation de faire plus corps avec la matière travaillée.
Cela a été aussi pour moi un prétexte pour aller à la rencontre d’anciens graveurs, plus familiers avec la gravure en taille directe et ainsi pallier à une carence qui m’attristait dans ce métier : la rupture de la chaîne de transmission du savoir-faire...

Je remercie beaucoup Monsieur Bernard Turland, maître graveur retraité de la Monnaie de Paris, avec qui j'ai énormément appris et Monsieur Claude Cardot MOF, graveur sur acier.