Nicolas Salagnac : un graveur taillé pour la médaille
Par Nicolas Salagnac, dimanche 8 février 2009 à 18:31 :: REVUE DE PRESSE :: #229 :: rss
Magazine les Fèvres - janvier 2009 - par Eric Quentin
C'est à Lyon, il y a plus de 500 ans, qu'a été frappée la première médaille française. C'est également à Lyon que Nicolas Salagnac, graveur médailleur de talent, a installé son atelier en 2003. Vivant son métier comme un sacerdoce, ce forcené de la « taille directe » se bat pour que perdure ce savoir-faire traditionnel qui emprunte au passé des valeurs oubliées. Preuve suprême de son engagement pour la gravure, il vient de réaliser la nouvelle médaille de la Présidence de la République…
Quand tu seras grand, tu iras à l'École Boulle », telle est la prédiction que lui avait faite son grand-père ébéniste, un jour où, du haut de ses 5 ans, Nicolas Salagnac s'amusait à l'atelier à planter des clous dans une planche. Une dizaine d'années plus tard, cette prédiction se révélera finalement exacte, même si le « petit » Nicolas choisira le travail de l'acier plutôt que celui du bois…
Boulle en ligne de mire
Alors qu'il ne montre pas un grand intérêt pour les études, Nicolas Salagnac exploite très vite l'intelligence de ses mains dans le cadre de cours de dessin académique qu'il suit tous les mardis soir, dans la campagne bourguignonne, en compagnie d'une vieille dame diplômée des Beaux-arts. Durant ces soirées qui constituent un axe fort de sa semaine, il découvre alors le fil à plomb, le fusain, les rapports entre les pleins et les vides, les jeux d'ombres et de lumières, les notions de mise en page… En fin de troisième, attiré par le travail manuel et le dessin, ses professeurs l'orientent vers un CAP de mécanique générale. Là, c'est l'électrochoc. « Je ne me voyais pas passer mes journées derrière une machine à appuyer sur des boutons, se souvient-il. Je me suis alors rappelé ce que m'avait dit mon grand-père et, à partir de ce moment, je n'ai plus eu qu'une idée en tête : tout faire pour entrer à l'école Boulle. »
Notre graveur se retrousse donc les manches afin de préparer au mieux le concours donnant accès à cette prestigieuse institution parisienne. Il lui faut désormais rattraper le temps perdu dans les matières générales pour ne pas être recalé en raison de son dossier scolaire. A l'issue des épreuves de sélection auxquelles prennent part quelque 1 000 candidats, il se hisse parmi les 60 heureux élus. Et d'un seul coup s'ouvre un horizon nouveau. « En entrant à l'école, je voulais devenir ébéniste comme mon grand-père, explique-t-il. Or, je découvre qu'il n'y a pas que le travail du bois qui est enseigné à Boulle. Finalement, attiré par la précision du geste, la finesse du détail, la petite dimension, je choisis d'intégrer l'atelier de gravure en modelé. »
D'un tempérament perfectionniste et endurant, il va alors diriger ses cinq années de formation vers l'art de la médaille, encouragé en ce sens par Pierre Mignot, son professeur d'atelier qui saura réactiver les braises de sa passion pour le dessin mises à mal par un cursus scolaire trop généraliste à son goût. « Ce qui m'a plu dans la médaille, confiet- il, c'est la possibilité de conjuguer le côté artiste (le dessin, la création) avec le côté artisan (la maîtrise technique, l'innovation). Savoir envisager la créativité autrement que sous l'oeil du technicien pour laisser libre cours à ses inspirations, mais en même temps être capable de matérialiser techniquement ses idées crayonnées sur le papier. »
Parallèlement à ses études, ce dernier, poussé par une curiosité naturelle, passe ses soirées et ses temps libres à se familiariser avec l'histoire de l'art, à visiter des musées, à suivre des cours du soir en dessin, à partir à la rencontre d'artisans en activité… Cet investissement personnel l'incitera par ailleurs à complexifier délibérément la réalisation de sa pièce de fin d'études, à tel point qu'il dut redoubler d'efforts pour présenter son travail dans les temps. Touchant enfin le fruit de ses efforts, il sortira en 1990 avec le Diplôme des Métiers d'Art en poche, avec à la clef la meilleure note ! « Même si j'étais très fier de ce que j'avais accompli, tempère-t-il, j'avais tellement éprouvé de difficultés pour achever ma pièce qu'à ma sortie de l'école, je ne voulais plus entendre parler de gravure. »
« Faire ce que les autres ne font plus »
Nicolas Salagnac, graveur médailleur et Meilleur Ouvrier de France. (Photo Jean-Luc Mège)
Médaille du Président de la République française, officielle depuis le 12 septembre 2008. Créée et gravée dans les règles de l'art et éditée dans le respect de la tradition, en bronze frappé. (Photo Mathieu Cellard)
Nicolas Salagnac, graveur médailleur et Meilleur Ouvrier de France. (Photo Jean-Luc Mège)
C'est ainsi que pendant près de deux ans, Nicolas Salagnac va exercer la profession d'assistant photographe jusqu'à ce que son métier finisse par le rattraper. Nous sommes en 1992 et c'est la grande mode du pin's. Il intègre alors les rangs d'une entreprise en région parisienne pour laquelle il grave des moules destinés à recevoir le zamack, alliage à base de zinc très employé entre autres pour la fabrication des médailles et des insignes militaires. « Je sortais de l'école Boulle avec plein de paillettes dans les yeux, se rappelle-t-il, et je découvre finalement que, malgré de bonnes bases, je ne suis pas très opérationnel derrière l'établi. Découvrir le monde de l'entreprise m'a donc permis de me confronter à la réalité du terrain et de me forger le caractère. Même si je ne démarrais pas au plus haut échelon de la gravure, j'ai appris grâce à cette expérience que pour gagner sa vie, il faut faire preuve d'humilité et de capacité d'adaptation. Car si j'étais à l'aise sur les travaux de modelage et de gravure main, j'étais en revanche beaucoup moins à mon avantage dès qu'il s'agissait de mettre au point des outillages. Tout diplômé de l'école Boulle que j'étais, il a donc fallu que je m'aguerrisse sur le tas pour gagner en rentabilité et me faire une place dans ce milieu. » Sa carrière professionnelle lancée, Nicolas Salagnac va progressivement chercher à se rapprocher de ce qu'il aime faire : la gravure de médailles. Et c'est de Lyon que va venir la bonne nouvelle. Une société lyonnaise spécialisée dans l'édition de médailles recherche un spécialiste de la gravure sur acier pour prendre en main les rênes de l'atelier. Agé alors de 25 ans, notre graveur en devenir fait donc le choix de quitter une capitale pour une autre, celle de la France pour celle des Gaules, et intègre, en 1994, la société FIA (filiale de la maison A. Augis).
Là, il découvre l'univers de Claude Cardot, graveur-médailleur de renom, frère du sculpteur et académicien, Jean Cardot. La barre est haute, mais il s'accroche. Il développe son savoir-faire en médaille, découvre les techniques connexes à la gravure (la conception de maquettes, la frappe de médailles, les traitements de surface, les méthodes de commercialisation…) et s'efforce tant bien que mal de préserver les fondements de ce savoir-faire ancien, malmenés par les impératifs de productivité.
« Cette nouvelle expérience, poursuit notre interlocuteur, m'a permis de parfaire ma formation et d'asseoir ma légitimité sur le créneau de la médaille. J'ai gagné en reconnaissance ce qui m'a incité à tenter à quatre reprises le concours d'entrée à la Monnaie de Paris, sans réussite toutefois. » Aussi, face à ces échecs successifs et parce qu'il commence à s'ennuyer ferme à l'atelier, celui-ci décide-t-il en 1997 de briguer le titre de Meilleur Ouvrier de France qu'il décrochera après trois années de travail acharné. Depuis, aucun autre candidat n'a réussi à inscrire son nom au palmarès de la catégorie. « En soi, analyse-t-il, se donner le loisir d'être parfois complètement déconnecté de la réalité économique à travers des défis comme le concours de Meilleur Ouvrier de France, permet de combattre la routine et de sortir du rang. C'est un puissant stimulant qui pousse à incarner vraiment son métier. »
Fort de cette distinction, et de plus en plus mal à l'aise face aux méthodes de production développée par les entreprises du secteur, où rentabilité et haute technologie s'allient pour jeter aux oubliettes les gestes ancestraux du graveur de médaille, Nicolas Salagnac va finalement choisir, en 2003, de lancer sa propre activité. « Je suis conscient que je n'ai pas choisi la voie la plus lucrative, observe-t-il, mais je reste convaincu que c'est par la qualité des techniques traditionnelles que nous pourrons lutter contre la concurrence à bas coût. Même si je suis à contre-courant des quelques collègues et institutions qui subsistent encore, je m'applique à concevoir des médailles d'exception, ce qui sous-entend notamment de consacrer le temps nécessaire à la gravure main, d'infléchir la cadence de frappe, de porter un soin particulier aux patines, etc. Autrement dit, de faire ce que tout le monde ou presque ne fait plus ! »
L'Élysée passe commande !
1 - Travail de la sculpture du motif de face de la future médaille, à l'endroit et à l'échelle 3, sur plâtre.
2 - Détail de la sculpture du faisceau des licteurs.
3 - Usinage de la sculpture par réduction sur un bloc d'acier avec l'aide d'un tour à réduire. On aperçoit, au fond, la sculpture « modèle » et la matrice « acier » de face en cours de gravure. (Photos Mathieu Cellard)
Ainsi, le travail de Nicolas Salagnac consiste-t-il à réaliser des matrices en acier en vue de l'édition de médailles pour le compte principalement des institutions et des collectivités territoriales. En l'occurrence, sa première commande après son installation a concerné la nouvelle médaille de la ville de Lyon. En effet, la précédente médaille, gravée par Adolphe Penin en 1919, avait largement fait son temps ! « Je me suis aperçu à cette occasion, précise notre interlocuteur, que pour mener un projet à bien, il ne suffit pas de proposer un travail de qualité. Il faut aussi faire preuve d'une grande patience et de beaucoup d'énergie, car les circuits de décision sont particulièrement compliqués dans l'administration. Alors qu'il y avait une réelle volonté politique de faire cette nouvelle médaille, il a fallu malgré tout près de 7 ans pour que le projet aboutisse. Mais, même si j'ai dû sans cesse relancer le processus, convaincre toute une chaîne d'interlocuteurs et consentir d'importants efforts financiers, il s'agissait avant tout pour moi de planter une graine pour en récolter les fruits plus tard. Graver la médaille de Lyon allait m'apporter une notoriété dont découleraient des commandes ultérieures… »
Par l'envoi de dossiers, la participation à des salons professionnels ou encore à travers son site Internet, notre graveur s'attache dès lors à présenter son travail au grand public comme aux institutionnels en mettant en avant la spécificité de son travail centré sur la qualité. A la force du poignet, il parvient à décrocher quelques rendez-vous qui se concrétisent par de nouvelles commandes : la Chambre de Métiers et de l'Artisanat du Rhône, la Ligue Nationale contre le Cancer, les Archives Nationales, l'Automobile Club de France, la Société d'Encouragement aux Métiers d'Art, la Compagnie des Guides de Chamonix, etc, lui confient successivement la création de médailles honorifiques ou commémoratives. Ses références s'étoffent et il entreprend en mai 2007 de contacter le cabinet de la Présidence de la République, suite à l'élection de Nicolas Sarkozy, afin de proposer ses services pour la conception d'une nouvelle médaille ... Intéressée par sa démarche, Emmanuelle Mignon, directrice de cabinet du Président, lui propose un rendez-vous le 15 septembre 2007. « Outre la présentation de mes derniers travaux, raconte notre interlocuteur, je profite de cette rencontre pour évoquer ma façon d'aborder l'art de la médaille. Car pour moi, il ne s'agit pas seulement d'un morceau de métal photocopié, mais d'un support de communication à part entière qui par sa beauté, son élégance, son prestige, reflète l'image de marque du commanditaire. Par mon travail, j'entends redonner du sens à la médaille, à son histoire, à la manière dont elle se conçoit et aux symboles qu'elle véhicule ; et par-là même, faire redécouvrir le métier de graveur à toutes celles et ceux qui courent après les médailles, lesquels ignorent, pour la plupart, tout de la façon dont elles sont fabriquées aujourd'hui. »
Encouragé finalement à travailler sur le sujet, notre vaillant graveur reçoit carte blanche pour faire des propositions et ouvrir un maximum de pistes. Remis de ses émotions, il s'attelle alors au crayonnage d'une cinquantaine de maquettes sur des thèmes illustrant la Marianne, l'Élysée, les images de marque de la France : la tour Eiffel, la pyramide du Louvre, le TGV… Après une longue et délicate réflexion qui aura duré près de huit mois, le choix des collaborateurs du Président se fixent en fin de compte sur une médaille carrée de 90 mm de côté représentant sur l'avers la façade du palais de l'Elysée. Vue du dehors et du dedans, celle-ci est régie suivant des lignes cette médaille de prestige en argent massif, éditée seulement à cinq exemplaires, ne soit remise au pape dans son écrin de cuir, accompagnée d'un livret explicatif, Nicolas Salagnac aura oeuvré en coulisse deux mois durant pour faire surgir du dessin les volumes de sa composition. « C'est la phase de matérialisation de la médaille au cours de laquelle je m'applique à transcrire dans le plâtre ma maquette en bas-relief, détaille-t-il. A partir d'un bloc de plâtre de 270 mm de côté (échelle 3), je viens à l'envers et en creux décaisser les grandes lignes des volumes au moyen d'une machine à commande numérique. Par cette technique de modelage, les grandes masses prennent vie et émergent du plan. Puis, d'empreintes en contre-empreintes travaillées et gravées à la main, le motif prend forme. Ce travail de sculpture se révèle particulièrement complexe, car il s'agit de gérer les différents plans, de jouer avec les profondeurs pour harmoniser le décor et faire en sorte que le message à transmettre soit efficacement véhiculé. Sur quoi faire porter l'attention ? Qu'est-ce qui fait partie du cadre ? Comment rendre les différents détails sachant que je ne peux les restituer intégralement ? Je suis donc amené à faire des choix, à styliser certains motifs, éventuellement à dynamiques, en perspectives volontairement accentuées. C'est le symbole de la République française et l'écrin d'où elle rayonne depuis 1874.»
Dans l'axe flotte, par deux fois, le drapeau de la France. Sur la droite, tel un cachet de cire, le faisceau des licteurs à têtes de lion est l'empreinte des armes de la République française.
Le texte « Nicolas Sarkozy Président de la République française » apparaît en bas ; le nom du graveur est inscrit en bas à gauche. Quant au revers de la médaille, il évoque les valeurs de la France sous un angle plus suggestif. Le drapeau plein cadre, libre et vigoureux, flotte et rayonne. Les volumes, les matières subtiles et les textures gravées s'assemblent et donnent du mouvement, de l'allant, de la vie. Ce souffle vivant, cet élan, cohabitent avec les étoiles de l'Europe. Le texte « Liberté, Egalité, Fraternité République française » est inscrit en bas. Les initiales du graveur « NS » ainsi que la date de ce travail en chiffres romains, XI – VI – MMVIII, sont mentionnés en bas à droite du drapeau.
Du dessin aux matrices
Cette nouvelle médaille est devenue officielle le 12 septembre dernier. Elle a été présentée pour la première fois lors de sa remise par Nicolas Sarkozy au Pape Benoît XVI à l'occasion de son voyage officiel à Paris. Mais avant que cette médaille de prestige en argent massif, éditée seulement à cinq exemplaires, ne soit remise au pape dans son écrin de cuir, accompagnée d'un livret explicatif, Nicolas Salagnac aura oeuvré en coulisse deux mois durant pour faire surgir du dessin les volumes de sa composition. « ''C'est la phase de matérialisation de la médaille au cours de laquelle je m'applique à transcrire dans le plâtre ma maquette en bas-relief, détaille-t-il. A partir d'un bloc de plâtre de 270 mm de côté (échelle 3), je viens à l'envers et en creux décaisser les grandes lignes des volumes au moyen d'une machine à commande numérique. Par cette technique de modelage, les grandes masses prennent vie et émergent du plan. Puis, d'empreintes en contre-empreintes travaillées et gravées à la main, le motif prend forme. Ce travail de sculpture se révèle particulièrement complexe, car il s'agit de gérer les différents plans, de jouer avec les profondeurs pour harmoniser le décor et faire en sorte que le message à transmettre soit efficacement véhiculé.
Sur quoi faire porter l'attention ? Qu'est-ce qui fait partie du cadre ?
Comment rendre les différents détails sachant que je ne peux les restituer intégralement ?
Je suis donc amené à faire des choix, à styliser certains motifs, éventuellement à en simplifier afin de donner l'illusion que tous sont en place. Détourner la réalité pour alléger le décor et le rendre vivant à travers le traité des détails, telle est à ce stade l'obsession du graveur.
Tout ceci en veillant à avoir le moins de relief possible afin de limiter les contraintes techniques d'édition, car plus les volumes sont creux, plus le nombre de frappes sera important.'' »
Après validation par les commanditaires de la médaille, le modelé final est alors moulé avec une résine pour servir de gabarit de reproduction de ses formes dans l'acier : les fameuses matrices qui serviront à l'édition. Un bloc d'acier (Böhler K605) est positionné sur un tour à réduire, à gauche, tandis que l'empreinte en résine de la sculpture est, elle, fixée à droite. Après que le bloc d'acier ait été écrouté et mis d'équerre par tournage, l'usinage peut dès lors commencer. Un palpeur suit la surface de la sculpture et reproduit les formes rencontrées sur le bloc d'acier avec un outil de coupe. Cette étape longue et précise débute par une phase d'ébauche et se termine par « la passe de finition », pour graver les détails dans l'acier. Ces usinages sont opérés pour les matrices de l'avers et du revers.
« Même si c'est la machine qui opère, prévient N. Salagnac, il faut savoir régler la pression du palpeur et affûter les fraises carbure à quatre pans avec précision pour que la reproduction soit en tous points conforme à l'original. Nous sommes là sur un équipement vieux de plus de 100 ans qui ne s'apprivoise qu'avec l'expérience. »
Enfin, le graveur vient supprimer au moyen de burins, d'onglettes, mes différents interlocuteurs que j'étais professionnellement à la hauteur du défi proposé. Aussi, cette réalisation constitue-t-elle une belle carte de visite dans le but de faire connaître mon travail auprès de clients potentiels et de les inciter à investir dans la médaille pour communiquer sur leur établissement. C'est une référence qui, j'espère, va me permettre de pérenniser mon activité et me conforter par-là même sur le chemin que j'ai choisi qui n'est pas le plus simple économiquement parlant. Par les temps qui courent, il est en effet toujours plus facile d'aller faire fabriquer en Chine et de se contenter de revendre le travail des autres que de produire soi-même et de supporter tous les risques financiers liés à une erreur de manipulation toujours possible. C'est pourquoi, je me bats aujourd'hui pour que ma prestation d'échoppes, de ciselets, de mats, de rifloirs et autres pierres à polir, toutes les traces du passage de la machine sur la matrice. Par la ciselure, il redessine les lignes de force des motifs et crée des effets de matière. Ainsi, la lumière, future partenaire incontournable, viendra, par son passage, souligner les bas-reliefs, les détails et les douceurs de la médaille. C'est la finition main. Le graveur par son « coup de patte » apporte ce petit supplément d'âme à la médaille qui fait qu'elle ne ressemblera à aucune autre. Après quoi, quand il estime son travail achevé, le graveur date et signe les matrices …
«Marquer en profondeur »
Une fois gravées, celles-ci doivent encore être traitées thermiquement pour devenir utilisables par l'éditeur, la Maison Arthus-Bertrand, et résister à une presse hydraulique de 1 600 tonnes ! Alors seulement intervient la frappe des médailles. Positionnées sur la presse, les matrices viennent marquer des flans d'argent et de bronze qui sont recuits au four et refrappés jusqu'à obtenir tous les reliefs. A l'issue de cette ultime phase d'estampage, les médailles sont usinées au format carré et patinées. Ce n'est qu'à la fin de ce long processus que la nouvelle médaille de la Présidence de la République française a vu le jour.
« Je suis heureux et fier d'avoir oeuvré à ce travail, confie notre homme, car même si je suis Meilleur Ouvrier de France, cette commande ne m'était pas réservée. Il m'a fallu batailler pour convaincre l'Institution de se lancer dans l'aventure, mais aussi pour démontrer à mes différents interlocuteurs que j'étais professionnellement à la hauteur du défi proposé. Aussi, cette réalisation constitue-t-elle une belle carte de visite dans le but de faire connaître mon travail auprès de clients potentiels et de les inciter à investir dans la médaille pour communiquer sur leur établissement. C'est une référence qui, j'espère, va me permettre de pérenniser mon activité et me conforter par-là même sur le chemin que j'ai choisi qui n'est pas le plus simple économiquement parlant. Par les temps qui courent, il est en effet toujours plus facile d'aller faire fabriquer en Chine et de se contenter de revendre le travail des autres que de produire soi-même et de supporter tous les risques financiers liés à une erreur de manipulation toujours possible. C'est pourquoi, je me bats aujourd'hui pour que ma prestation soit davantage valorisée par le versement notamment de droits d'auteur sur les médailles éditées, ce qui est loin d'être automatique dans les faits. Car, sans les graveurs, il n'y aurait pas de médailles. Nous sommes le passage obligé à la matérialisation des projets dans l'acier. Il est donc légitime que nous soyons intéressés financièrement sur chaque médaille vendue par l'éditeur. Cette petite rentrée supplémentaire permettrait de stabiliser les revenus du graveur et de faire face aux moments de creux qui surviennent régulièrement entre deux projets. »
On l'aura compris, ce n'est pas parce que Nicolas Salagnac met son savoir-faire au service de clients prestigieux, que son activité est pour autant florissante. Si, à force de multiplier les contacts, ce dernier est parvenu depuis son installation à faire progresser son chiffre d'affaires de manière régulière (il devrait avoisiner les 50 000 euros à la fin de l'année 2008), les charges importantes qu'il doit supporter pour la recherche de nouveaux clients viennent grever son résultat. Aussi, pour diversifier son activité, enseigne-t-il deux jours par semaine depuis 2004 la gravure aux élèves de CAP du lycée Ferdinand Fillod de Saint-Amour (Jura).
« Cette seconde casquette me permet de partager ma passion et d'être un trait d'union entre les anciens et les plus jeunes pour que le métier perdure. Le fait d'enseigner m'impose également de me tenir informé des évolutions technologiques en la matière et de me rapprocher des professionnels du secteur pour connaître leurs besoins en termes de personnels qualifiés. »
Ainsi, la carrière de Nicolas Salagnac prend-elle aujourd'hui une tournure favorable. Soulagé de voir que ses velléités d'indépendance et sa quête d'authenticité débouchent progressivement sur une reconnaissance de sa spécificité professionnelle, celui-ci entend bien continuer à donner du sens à ses gravures. « Nous sommes là sur un savoir-faire très ancien dont la vocation est de marquer en profondeur, plaide-t-il. Une gravure n'est jamais éphémère. Pourtant, cet art disparaît peu à peu autour de nous. Aujourd'hui, les outils traditionnels du graveur sur acier sont de plus en plus rares sur l'établi. Désormais, la place est occupée par le clavier et l'écran d'ordinateur. La « taille directe » se perd et s'oublie. Le modelage résiste, car la main de l'homme demeure plus subtile que la machine… Mais pour combien de temps encore ? Pour autant, les machines ne sont pas en cause. C'est leur mauvaise utilisation qui est critiquable. Elles peuvent être très utiles, dès lors que leurs limites sont connues et qu'un cadre leur est fixé dans le processus de réalisation. J'ai la volonté de préserver une grande qualité de travail tout en développant une approche plus actuelle de la médaille, et en rompant avec cette période passée où la transmission a été quasiment inexistante. » La tâche s'annonce rude, mais la vaillance de notre résistant semble être à la mesure de son ambition. En espérant qu'elle soit communicative, car la préservation de ce savoir-faire ne peut reposer sur un seul homme…
Contact : Nicolas Salagnac : Tél. : 09 50 32 62 45 : contact@nicolas-salaganc.com
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