Nicolas Salagnac

« Conversation avec Nicolas Salagnac, graveur à l’atelier FlA à Lyon-Dardilly »

Interview, par Claude Feldmann. Article publié dans Numismatique et Change, en Avril 1996.

Euros temporaires des villes de France.

Connu de nombreux lecteurs par ses œuvres dans le champ des euros temporaires des villes de France, Nicolas SALAGNAC a été découvert également par beaucoup d’autres à l’occasion du résultat de notre concours annuel de décembre dernier où une majorité d’entre eux a désigné l’euro de Saint-Pierre-d’Oléron comme étant le plus achevé de la saison 1996/1997. En préambule, quelques mots sur l’atelier Iyonnais F.l.A. En 1971, la F.l.A. a perpétué de la Maison Augis la fabrication de tout ce qui est médailles civiles, militaires et insignes. F.l.A. “le métal créatif” a préservé un savoir-faire ancien dans le domaine de l’estampage et de l’émail “grand feu”, tradition qu’il n’est pas facile de préserver à une époque où les contraintes économiques tendent à réduire la qualité.

Numismatique & Change : Monsieur Nicolas Salagnac, je viens aujourd’hui vous poser des questions après avoir déjà interviewé d’autres graveurs tels Messieurs Pierre RODIER Graveur Général des Monnaies et Médailles, Gérard BUQUOY, Maître-Graveur à Pessac, Jacques POMPANON, I’un de vos collègues à Villeurbanne pour PENIN; tous ont l’âge et la pleine maturité de leurs techniques, puisqu’ils appartiennent à une génération qui pourrait probablement être celle de vos parents. A 28 ans, votre point de vue est donc absolument neuf et c’est ce qui va nous intéresser aujourd’hui puisque vous atteindrez vraisemblablement la pleine possession de votre art au cours du XXle siècle. Pouvez-vous nous parler tout d’abord de votre formation ?

Nicolas Salagnac : Je viens donc d’avoir 28 ans et j’habite aujourd’hui à Lyon pour mon travail. Je suis né à Rouen et j’ai fait mes études artistiques à Paris où j’ai débuté dans le domaine professionnel. Je suis entré à la F.l.A. en avril 1994.

N.& C.: D’où provient ce goût pour le dessin et la gravure ?

N.S.: En réalité, au départ cette vocation pour la gravure n’était pas précise. Je suis issu d’une famille d’artistes et d’artisans : grand-père ébéniste, grand-mère violoniste-peintre, ma mère fait de la danse classique, et mon père entre autres du mime; cela a très tôt éveillé chez moi l’envie de dessiner. Vers l’âge de 7 ans, je prenais des cours de dessin avec un professeur particulier le mercredi soir- une vieille dame à la retraite – comme d’autres allaient à l’entraînement de football. Il est clair que pendant mon cursus scolaire j’ai très vite dégagé l’idée que je voulais travailler de mes mains. Je ne voulais pas me diriger vers des études longues. Depuis tout petit, j’avais entendu mon grand-père me dire : que quand tu seras grand, tu iras à l’école Boulle. J’avais ça dans la tête; je me suis renseigné, j’ai finalement passé le concours et eu la surprise de découvrir à la rentrée de septembre qu’il n’y avait pas que des cours d’ébénisterie dont m’avait parlé mon grand-père.

Entré en 1985, je ne me suis pas engagé de suite en gravure car j’étais un peu désorienté par ce travail minutieux alors que j’avais plus envie des senteurs et du toucher du bois… La scolarité à Boulle dure 5 ans, j’ai mis un an pour passer d’une mentalité scolaire à une idée d’école à part entière où je me suis dirigé vers l’art de la médaille en entrant dans cette espèce de fraternité de travail qui m’a ensuite beaucoup plu. Monsieur MIGNOT, mon professeur d’atelier, m’a ensuite tout appris et transmis sa passion. Il m’a fait entrer dans la gravure et aimer cette branche bien particulière de l’art. Cela est alors devenu pour moi aussi une passion.

N.& C. : La gravure, ça prime sur le dessin ou sur autre chose ? C’est une passion première ?

N.S.: Pour moi, c’est un ensemble, car la gravure n’est qu’une étape dans la concrétisation d’un EURO, d’une médaille. Pour arriver à un résultat de gravure optimum, il faut bien maîtriser le dessin et le modelage en bas-relief. Le graveur n’est pas simplement un artiste avec ses burins; il dépend aussi de tous les ateliers qui viennent derrière car on peut réaliser la plus belle gravure du monde: si ce n’est pas estampable cela ne sert à rien.

N.& C. : M. Salagnac, comment situez-vous votre travail par rapport à tout ce qui se fait aujourd’hui en matière d’EURO ?

N.S. : J’avoue qu’en règle générale je me situe un tout petit peu plus en relief… Ce n’est pas vraiment une monnaie mais pas non plus une médaille : c’est entre les deux.

N.& C. : Pensez-vous que c’est une option ou plutôt un “pêché de jeunesse” ?

N.S. : Il y a plusieurs critères, mis à part cet aspect. Notre méthodologie de production implique cette possibilité qui correspond à mes goûts. En effet, nous n’utilisons pas la frappe “en boîte” qui semble être aujourd’hui la règle mais implique un très faible relief ainsi que bien d’autres contraintes telles que “rien ne doit dépasser du liseré extérieur”. Pour les deux monnayages de Dôle: Pasteur et Marcel-Aymé, nos clients semblaient apprécier autant que moi un relief un peu plus musclé que le monétiforme traditionnel; il en a été de même pour “Saint-Pierre”, que vos lecteurs semblent avoir plus particulièrement apprécié. J’ai donc laissé libre cours à ma sensibilité en ce domaine puisqu’elle semblait correspondre à la demande. J’aime bien m’exprimer dans ce rapport de volume et il correspond à la demande de nos clients. Est-ce bien un “péché de jeunesse” que de respecter les demandes…?

N.&C. : Le premier ECU dont vous avez entendu parler ?

N.S.: C’était en avril 1994, j’étais tout nouveau à la F.l.A. Nous avions appris que ces jetons auraient une valeur libératoire pendant une durée limitée. Nous avons traité ces “monnaies” comme de petites médailles avec parfois deux passes et un recuit.

N.&C. : Quel est votre plaisir dans l’une quelconque de ces gravures d’euro ?

N.S.: Dans le cas de Saint-Pierre-d’Oléron le dessin était vraiment motivant, chargé d’histoire… Je me suis régalé à travailler le moindre petit détail pour le faire vivre ainsi, comme les étoiles, les plumes du corbeau, le cavalier… tout cela sans imaginer jamais qu’il y ait un concours en jeu sur ces EURO de 1996 à 1997.

N.& C. : Après les 200 villes environ qui auront frappé monnaie temporaire en France, le 30 juin 1998 le rideau retombera définitivement. Quelle est votre réaction ?

N.S.: Vous savez, à la F.l.A., l’euro est venu comme un plus dans ses fabrications et n’a pas supplanté notre travail de base : la frappe des médailles traditionnelles. Personnellement, ce travail m’a beaucoup enrichi et aura été un plus dans ma formation : acquérir de la précision, manier le burin, l’échoppe avec justesse, travailler à 75 % du temps au microscope, apprendre à ne pas se contenter de l’approximation dans ces représentations petites et minutieuses. Dans l’avenir il serait intéressant de voir comment faire le pont entre la richesse à valeur de collection représentée par ces euros et les valeurs traditionnelles de la médaille.

N.& C.: Quelques mots pour conclure ?

N.S.: Oui. Je voudrais insister sur le fait que la production de médailles ou de monnaies est avant tout un travail d’équipe et que je ne suis qu’un maillon de la chaîne. L’idéal serait que chaque maillon ait le maximum de sa côte en valeur car une gravure mauvaise ne pourra pas être sauvée à l’estampage ; mais si à la frappe on n’en tire pas le maximum, le travail sera également perdu. Ce qui est important c’est que chaque maillon puisse faire son métier le plus proprement et de la meilleure qualité possible. C’est pour moi l’un des critères les plus importants dans un travail d’équipe. La chance que nous avons c’est d’être une petite entreprise où tous les maillons sont soudés. C’est vrai que l’aspect financier est de plus en plus important dans la production des médailles ou des jetons et malheureusement cela tue un peu tous les jours l’aspect artistique et de recherche de notre métier. La taille directe par exemple… il y en a de moins en moins et c’est pourtant l’aspect le plus intéressant et le plus formateur. Dans l’idéal mes gravures ne sont pas seulement la reproduction d’un dessin mais l’expression d’une âme, de valeurs… mais cela est de plus en plus difficile à cause des contraintes financières de plus en plus présentes.

N.& C.: Pensez-vous donc que lorsqu’on a réalisé un beau modelé, un beau moulage et qu’on le passe dans l’acier grâce au tour à réduire, on perd un peu de son âme véritable ?

N.S.: C’est effectivement ce que je voulais dire. Réaliser un outillage en taille directe, entièrement à la main dégagerait, pour moi, plus de FORCE et d’émotion mais cela impliquerait aussi une maîtrise encore plus achevée… C’est pourquoi, aujourd’hui, la gravure d’une médaille est exécutée à 85 % par réduction. C’est un gain de temps et avec une base de sculpture soignée, précise et vivante le rendu visible est de qualité. La réussite d’une gravure dépendra toujours d’un bon équilibre entre le travail mécanique (gravure assistée par ordinateur, pantographe, tour à réduire…), la maîtrise des technologies nouvelles et le travail manuel exécuté avec dextérité.

N.& C.: Je vous remercie Monsieur Salagnac pour ce témoignage très personnel et espère bien vivement que vous continuerez pendant longtemps à nous apporter dans ce domaine votre vision de votre métier et de votre art.