Nicolas Salagnac

Discours du Président Chirac pour la 22ème promotion MOF – le 21 Juin 2004

beatrice garranas_elysee 2Le Président Chirac remet la médaille à Béatrice Garanas, première femme MOF en verrerie scientifique, derrière eux, le Président du COET Boisivon et Guillaume Gomez MOF cuisinier.

ALLOCUTION DE MONSIEUR JACQUES CHIRAC PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE, À L’OCCASION DE LA CÉRÉMONIE DE REMISE DE MÉDAILLES AUX LAURÉATS DU XXIIe CONCOURS DES MEILLEURS OUVRIERS DE FRANCE

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PALAIS DE L’ÉLYSEE – LUNDI 21 JUIN 2004

D’abord, merci, Monsieur le Président, de cette amicale intention. Je suis toujours sensible à ce qui touche la gastronomie et donc je prendrai connaissance avec beaucoup de plaisir de ce livre sur les Meilleurs Ouvriers de France dans l’art de la gastronomie.

Monsieur le Président,
Messieurs les Ministres,
Madame la Présidente,
Monsieur le Président du Comité d’organisation,
Mesdames et Messieurs les Meilleurs Ouvriers de France,
Mesdames, Messieurs,

Merci de vos propos, cher Président BOISIVON. C’est un plaisir pour moi d’accueillir, à nouveau, ici les lauréats du concours des meilleurs ouvriers de France pour leur remettre, en tous les cas, à quelques-uns d’entre eux que vous avez sélectionné, le diplôme et la médaille qui témoignent de leur réussite, de leur travail et de leur excellence, c’est bien le mot qui convient pour les qualifier.

Vous rejoignez aujourd’hui la petite phalange, qu’évoquait tout à l’heure le Président, la petite phalange des lauréats de ce concours, quelques milliers tout au plus depuis un siècle et ceci pour l’ensemble de notre pays. Il est juste que la maison de la République vous accueille. A travers votre savoir-faire, votre expérience, votre culture professionnelle, vous détenez en effet une part de notre identité nationale. Une belle part.

Le titre de meilleur ouvrier de France est de ceux qui imposent le respect. Il possède à l’étranger une résonance, je dirai, une aura tout à fait exceptionnelle. Il évoque aussitôt un palmarès, un panthéon de l’expérience professionnelle où sont inscrits les noms des artisans et des artistes les plus illustres. Il éveille pour chacun quantité de souvenirs, de rencontres, d’émerveillements devant un objet d’exception, un chef-d’œuvre, une réussite technique, culinaire ou artistique. Il est une promesse, une garantie de perfection, que ce soit dans les ateliers où le prestigieux diplôme est affiché et, de plus en plus, sur internet, où il fait figure de signe de ralliement pour celles et ceux qui revendiquent une certaine idée de la qualité.

Entre la France et les métiers d’art, il y a une longue histoire faite de travail et de passion. Une tradition qui remonte à l’Antiquité, où la Gaule était déjà connue comme une terre de savoir-faire, une terre dont les habitants excellaient dans le travail de la métallurgie. Une tradition qui s’est continuée au Moyen-âge et jusqu’à aujourd’hui, dans les idéaux du compagnonnage. Une tradition qui a conduit notre pays à voir appelés dans toute l’Europe, dès le XVIIe siècle, ses artisans, ses horlogers, ses ébénistes, ses coiffeurs, ses cuisiniers. Une tradition toujours vivante, qui fait flotter dans le monde entier, sur les chantiers les plus prestigieux, dans les capitales les plus modernes, le pavillon de l’excellence française.

C’est en effet aux meilleurs ouvriers de France que l’on a confié, par exemple, le dôme en cristal de la Mecque ou les gravures de la basilique de Yamoussoukro. C’est eux que l’on retrouve dans les plus grandes cuisines, dans les meilleurs ateliers de restauration et dans tant d’autres lieux voués à la recherche de la perfection !

A l’opposé d’une mondialisation qui nivelle, qui uniformise tout, vous êtes l’image vivante d’une modernité qui fait toute sa place à la diversité culturelle, à la variété des traditions et des savoir-faire. Vous démontrez qu’aujourd’hui, en France, en Europe, dans une économie mondialisée, il est toujours possible de créer, de faire valoir ses talents et d’être reconnu pour la qualité de son travail. Vous êtes une élite au service de l’art, de l’artisanat, de l’innovation, du commerce et de l’industrie.

Une des forces de la France dans le monde est d’apparaître comme une terre de qualité et d’art de vivre. C’est un élément de son rayonnement international, mais aussi un atout précieux pour l’attractivité de son territoire. Elle doit d’abord cette réputation à ses artisans, à cet engagement de tous les jours pour le travail bien fait, mais aussi à la qualité de ses structures d’éducation et d’apprentissage. Vous l’avez évoqué, à juste titre, Monsieur le Président.

Vous êtes partie prenante de cette France de l’excellence, une excellence qui s’exprime dans les domaines les plus variés : les métiers du fer, du bois, de la communication, de la décoration, de la musique, du luxe, de la mode, de l’alimentation, de la gastronomie.

Vous êtes la France de l’égalité des chances, celle qui ouvre, par le travail et par le mérite, la voie du succès professionnel, de l’épanouissement personnel et de la reconnaissance sociale.

Vous êtes aussi l’incarnation d’un certain nombre de valeurs essentielles : le goût et l’exigence du travail bien fait, une fraternité souvent héritée du compagnonnage, une certaine idée de l’accomplissement individuel, un amour de la tradition qui s’unit toujours à la recherche de l’innovation.

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Votre succès a valeur d’exemple pour toute la nation, car c’est celui du dynamisme du travail et de l’innovation.

Aujourd’hui, la croissance repart. Nous le devons aux efforts et à l’engagement des Français ainsi qu’à la politique de réforme conduite depuis deux ans par le Gouvernement.

Il faut maintenant tout faire pour que cette croissance s’installe durablement, s’amplifie et surtout pour qu’elle se traduise par une forte création d’emplois.

Cela passe par deux priorités qui doivent aller de pair. Une action résolue en faveur de la cohésion sociale pour que, dans notre pays, chacun ait réellement sa chance. Et une politique résolue aussi pour favoriser le dynamisme et la réussite des entreprises artisanales, commerciales, industrielles ou agricoles.

Beaucoup d’entre vous sont à la tête d’une entreprise indépendante ou souhaitent la créer. C’est une chance d’épanouissement personnel et familial et aussi de réussite sociale. C’est aussi une véritable nécessité pour notre pays.

Car plus d’un demi million de chefs d’entreprise vont cesser leur activité dans les 15 ans qui viennent, en particulier dans les secteurs de l’artisanat. Ils auront besoin de trouver des jeunes à qui passer la main. Nous devons organiser dans les meilleures conditions ce passage de génération.

Aider les petites entreprises, c’est aussi simplifier les procédures et les formalités administratives. Depuis quelques mois, le Gouvernement met en place le titre emploi entreprise, qui permet d’effectuer, avec un simple chéquier, les formalités liées à l’embauche et à l’établissement d’une fiche de paie. Cet effort de simplification sera poursuivi, pour que les entreprises puissent consacrer l’essentiel de leurs ressources et de leur temps à leurs clients et à la qualité des produits plutôt qu’à des tâches administratives.

Aider les petites entreprises, c’est enfin mieux prendre en compte le rôle des conjoints, comme le soulignait, à juste titre, le Président, tout à l’heure, dont le travail et le soutien sont souvent décisifs pour la réussite d’un projet professionnel d’excellence ou tout simplement économique. C’est pourquoi, dans le cadre du projet de loi sur l’initiative économique en préparation, un véritable statut sera proposé aux conjoints qui participent à l’activité d’une petite entreprise.

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Nous devons enfin développer l’apprentissage. C’est indispensable pour remporter de véritables succès contre le chômage des jeunes et pour créer les conditions de la croissance et du dynamisme de demain.

Vous n’avez pas tous été apprentis mais beaucoup, peut-être une majorité d’entre vous, sont passés par cette filière. Vous témoignez, par votre réussite, de ce que l’apprentissage peut apporter aux jeunes, aux entreprises et à l’économie de notre pays.

L’apprentissage est un vrai passeport pour l’emploi. Il offre l’assurance d’une formation de qualité, tournée vers les besoins de demain. Il permet à beaucoup de jeunes en difficulté dans le système scolaire de renouer avec la réussite, de démontrer et de développer leurs talents. Grâce à une organisation en filières complètes, jusqu’à la licence professionnelle ou au diplôme d’ingénieur, il laisse aussi la possibilité de revenir vers des formations plus générales.

Les Françaises et les Français qui sont passés par l’apprentissage sont bien armés, de mieux en mieux armés, pour entrer sur le marché du travail. Nous devons y penser dans notre pays, où il y a beaucoup trop de jeunes sans emploi et beaucoup trop d’emplois sans jeunes. Car paradoxalement, alors que le chômage reste élevé, il y a aujourd’hui des dizaines de milliers d’emplois non pourvus dans la plupart des métiers d’artisanat.

Les filières professionnelles les plus exigeantes ne se trompent pas sur les mérites de la formation en alternance. Elle est, sous des formes diverses, pratiquée dans tous les domaines d’excellence, dans les grandes écoles de commerce, dans celles de l’administration ou dans les études de médecine.

Malgré ses réussites incontestables, l’apprentissage souffre encore d’une image insuffisamment valorisée. Cette image, il faut la changer, il faut la faire évoluer. Les entreprises, l’Éducation nationale, l’Inspection du travail, doivent se mobiliser autour de cet objectif.

Il y a quelques semaines, j’ai visité un centre d’apprentissage dans le Val-d’Oise. J’ai été impressionné par la qualité des formations, par la motivation des élèves, par l’engagement des enseignants. J’ai apprécié le respect régnant dans cet établissement. Respect des enseignants, respect du travail bien fait, respect des jeunes et de leur projet professionnel. J’ai dialogué avec de jeunes apprentis sachant où ils allaient et qui étaient à l’évidence fiers de leur parcours.

Dans le cadre général du plan de cohésion sociale, un projet de loi sera bientôt déposé pour réformer et développer l’apprentissage. Améliorer les conditions matérielles dans lesquelles travaille l’apprenti, notamment dans le domaine du transport et du logement. Revaloriser les rémunérations en fonction de l’âge. Mieux prendre en compte le rôle formateur de l’entreprise et l’aide du maître d’apprentissage. Tous les moyens seront mis en œuvre pour que l’apprentissage s’affirme comme une filière de réussite, mieux connue et surtout mieux reconnue.

Permettez-moi de terminer par un souhait. J’observe qu’il y a parmi vous, vous l’avez souligné, Monsieur le Président, des femmes, en petit nombre. Il y a même, je crois, une Corrézienne, spécialiste de la marqueterie, à qui j’adresse le salut le plus amical. Est-il permis d’espérer que demain, les femmes seront mieux représentées dans les métiers d’art qui sont des métiers si beaux et si exigeants ?

Je connais tous les arguments qui peuvent expliquer la situation actuelle. Vos professions réclament un engagement, elles s’accompagnent d’une charge de travail qu’il n’est pas toujours facile de concilier avec des responsabilités parentales, surtout pendant ces années de jeunesse où l’on doit simultanément construire une famille et assurer une réussite professionnelle.

Les femmes ont toutes les qualités qui permettent d’exceller dans les métiers d’art. Il faut sans doute que notre système scolaire, nos traditions, ne les dissuadent pas et ne les conduisent pas à s’autocensurer face à certaines filières. Il faut aussi que des mesures concrètes soient prises pour que les salariés des petites entreprises puissent mieux concilier leur travail avec leurs responsabilités parentales et avec les charges liées à la maternité. Le Gouvernement a formulé plusieurs propositions dans ce sens. Je sais qu’il peut aussi compter sur vous.

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Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs,

Vivre sa passion et en vivre : voilà le modèle que les meilleurs ouvriers de France nous proposent. Avant de remettre leur diplôme aux quatorze lauréats qui sont devant moi, je veux remercier une fois encore toutes celles et tous ceux, organisateurs et jurés, qui ont participé, d’une manière ou d’une autre, mais toujours avec foi et passion, à la réussite de ce concours.

Je veux évidemment féliciter aussi très chaleureusement tous les lauréats de ce XXIIe concours. Les Françaises et les Français vous sont reconnaissants de ce que vous faites pour notre pays, pour son dynamisme économique, pour son rayonnement culturel. Vous avez acquis notre estime, notre reconnaissance et notre admiration. Pour tout ce que vous nous apportez de plaisir, d’innovation, de créativité, d’intelligence, encore une fois un grand merci et un grand bravo !