Nicolas Salagnac

Du bronze pour le cheval de bronze. Des médailles pour la statue équestre de Louis XIV

Bulletin municipal officiel de la ville de Lyon, n° 5882. Lundi 17 janvier 2011

La statue de Louis XIV sur la place Bellecour s’est imposée comme un des monuments emblématiques de Lyon. Surnommée le « cheval de bronze », elle devenue un point de ralliement pour les Lyonnais. La Numismatique nous rappelle que, si l’installation du Roi-Soleil fut fêtée, sa présence cristallisa parfois les sentiments hostiles à la monarchie d’une partie de la population (1).

1714 : une médaille pour célébrer une statue longtemps attendue

Le 28 décembre 1713 (2), 50000 personnes se pressaient autour de la statue équestre, inaugurée solennellement par le prévôt et les échevins venus saluer le monument qu’ils attendaient depuis vingt-cinq ans.
Commandée en 1688 au nom du Consulat par le maréchal de Villeroy à Martin Desjardins, la statue parvint à Lyon après un long périple. Fondue à Paris en 1694, transportée jusqu’au Havre sur une péniche en juillet 1700, elle fut acheminée à Toulon sur une tartane spécialement construite avant de remonter le Rhône d’Arles à Lyon. Reçue au bruit du canon et des fanfares le 15 juillet 1701, elle dut encore patienter douze ans avant son installation.
Un an après cette inauguration, en 1714 (où manquait encore, sur le piédestal, la sculpture de la Saône et du Rhône confiée aux frères Coustou), le Consulat commanda une médaille commémorative pour laquelle le directeur de la Monnaie s’adressa à Jean Duvivier. La frappe en fut retardée par la cassure du coin lors de sa trempe ; c’est aux frais du roi que Duvivier exécuta une nouvelle gravure. L’avers présente la statue sur son piédestal orné de la Saône, conformément aux dessins envoyés par la Ville. Légende et inscription célèbrent la Paix d’Utrecht. L’exergue mentionne le maréchal de Villeroy, le prévôt et les échevins. Cette médaille fut refrappée avec son avers associé à différentes effigies de Louis XIV.


La médaille de 1714 par Jean Duvivier Cuivre verni et doré, Ø 73 mm (Coll. et photo Olivier Farjot)

1792 : Louis XIV transformé en canon et en médailles

Le 28 août 1792, moins de trois semaines après la chute de la monarchie, la foule s’acharne sur la statue de Louis XIV : sa démolition a été décidée par la municipalité (3) à la suite d’un décret de l’Assemblée Législative affirmant que « les principes sacrés de la liberté et de l’égalité ne permettent point de laisser pluslongtemps sous les yeux du peuple français les monuments élevés à l’orgueil, au préjugé et à la tyrannie, et que le bronze de ces monuments, converti en canons servira utilement à la défense de la patrie ». Des Lyonnais, soucieux de préserver l’œuvre de Desjardins, avaient proposé en vain de garder le cheval, de coiffer la tête du roi d’un bonnet phrygien ou de la remplacer par celle de Brutus. Le sculpteur Clément Jayet réussit cependant à sauver le Rhône et la Saône qui furent transportés à l’Hôtel de Ville où ils restèrent jusqu’en 1953. Quelques fragments de bronze échappés à la fonte furent estampés d’une fleur de lis disloquée. Ce sont les derniers vestiges de cette statue si longtemps attendue et détruite en un jour.


Fragment de la statue détruite en 1792 Bronze 50 x 40 mm (Coll. et photo du Musée des Beaux-Arts de Lyon)

1825 : Le retour de Louis XIV

Avec la Restauration, la volonté d’effacer le souvenir de la Révolution en relevant les statues royales détruites en 1792 s’affirme aussitôt. Dès 1818, à Paris, la statue équestre d’Henri IV de Lemot est inaugurée sur le Pont Neuf. En 1819, le comte de Lezay-Marnésia, préfet du Rhône amène le Conseil général et le Conseil municipal de Lyon à ouvrir un concours pour replacer Louis XIV au cœur de la ville. Le choix se porta sur François-Frédéric Lemot. Si son origine lyonnaise a pu flatter l’orgueil de ses compatriotes, c’est bien son talent qui emporta la décision. Lauréat du Prix de Rome à dix-sept ans, Lemot avait reçu de nombreuses commandes prestigieuses comme celles du bas-relief qui orne encore la tribune de l’Assemblée nationale.

La pose de la première pierre (4) du piédestal se déroula le 1er mai 1821, jour du baptême du duc de Bordeaux. La statue fondue à Paris en 1823 arriva à Lyon le 15 octobre 1825. Le refus de Lemot d’expédier la statue démontée imposa la construction d’un fardier par un mécanicien lyonnais. Tiré par vingt chevaux, il accomplit le trajet en deux semaines. Retardée par la pluie, l’inauguration, prévue le jour de la Saint-Charles, se déroula deux jours plus tard (6 novembre 1825). Les invités du ministre de l’Intérieur reçurent une médaille gravée par André Galle (5) (en or, argent ou bronze), ceux du préfet sa réduction (en cuivre) et les spectateurs une petite médaille due à Jacques- Jean Barre (en argent ou bronze). Toutes présentent la statue sur son piédestal. Mais si les médailles de Galle lui associent, à l’avers, les têtes conjuguées de Louis XVIII et Charles X, celle de Barre ignore les effigies royales au profit du lion des armes de la Ville. Enfin, le latin des légendes des médailles de Galle cède la place au français sur celles de Barre.

Ce retour de Louis XIV semble accepté par les Lyonnais ; beaucoup se contentent de propager la légende d’un prétendu suicide de Lemot désespéré par son « oubli » d’offrir des étriers à son royal sujet (6). Le monument fixa dans le bronze ou le plomb de médailles le souvenir de la crue catastrophique de 1840. Après avoir résistée à l’inondation, la statue faillit disparaître avec la Révolution de 1848.


La médaille 1825 par André Galle Bronze, Ø 50 mm (Coll. et photo J.-P. Donné)


Les inondations de 1840 (n. s.) Bronze, Ø 50 mm (Coll. et photo J.-P. Donné)

1848 : L’origine de Lemot sauve Louis XIV

Dès mars 1848, l’inscription latine du piédestal évoquant les temps néfastes de la Révolution fit place à celle, plus conforme à l’atmosphère du temps, CHEF D’ŒUVRE DU CITOYEN LEMOT, STATUAIRE LYONNAIS. L’origine lyonnaise de l’artiste écarta pour un temps la destruction du symbole de la monarchie absolue. Le 9 mai, devant les appels à suivre l’exemple de 1792, Emile Laforest, qui remplaçait son frère Démophile à la tête de la municipalité, ouvrit par voie d’affiches l’adjudication du transport de la statue « dans le local qui sera désigné par l’administration ». Cette annonce souleva les protestations de la Société des Amis des Arts et des professeurs de l’Ecole des Beaux-Arts. L’Académie leva sa séance pour manifester sa réprobation auprès du Commissaire du Gouvernement, Martin-Bernard, qui fit placarder une proclamation indiquant qu’il appartenait « au Gouvernement seul de décider » ce déplacement et qu’il mettait « ce monument sous la sauvegarde de la population lyonnaise ». Le retour au calme permit au « chef d’œuvre » de Lemot de rester en place.

Plaquette (n.s.) éditée par Garapon en1848 Etain, 46 x 46 mm (Coll. et photo J.-P. Donné)

Deux médailles, alors éditées par l’antiquaire Garapo, rappellent ces péripéties. Associés au même avers, leurs revers citent chacune des deux affiches.

République du cheval de bronze par Paul Penin – Bronze, Ø 33 mm (Coll. et photo J.-P. Donné)

En 1870, Louis XIV échappe au sort de la statue équestre de Napoléon détruite au lendemain de la proclamation de la République. Cependant, peu à peu, le Roi-Soleil s’efface devant sa monture : les Lyonnais parlent désormais du « cheval de bronze » (une association a même pris le nom de « République du cheval de bronze »). Depuis vingt-cinq ans, de nombreuses médailles comme celles de l’Espace Bellecour, de la Mairie du IIe et même du Gouverneur militaire de Lyon contribuent à populariser l’œuvre de Lemot.

Médaille de la Mairie du IIe Arrondissement par Nicolas Salagnac – Bronze Ø 70 mm (Coll. et Photo N. Salagnac)

Jean-Pol DONNÉ Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon

(1) Que le Musée des Beaux-Arts de Lyon et M. Planet ainsi que M. Farjot trouvent ici l’expression de ma reconnaissance pour l’aide qu’ils m’ont apportée.
(2) Voir l’étude de François ARTAUD, Nouvelle statue équestre de Louis XIV à Lyon, Lyon, 1826.
(3) Voir Paul FEUGA, De la destruction des signes de la féodalité sur les monuments publics de Lyon, Actes des Journées d’études de l’Union des Sociétés historiques du Rhône, Mormant, 1990, VII, Lyon, 1991.
(4) Les objets contenus dans cette pierre (dont de nombreuses médailles), retrouvés en 1966 lors des travaux de construction du parking, ont été déposés au Musée des Beaux-Arts de Lyon.
(5) Voir Jean TRICOU, « A propos des médailles de la statue de Lemot », Bulletin de la Société française de Numismatique, décembre 1950, p. 5.
(6) Ils méconnaissent tout à la fois que l’adoption de l’usage des étriers en Occident est postérieure à la chute de l’Empire romain et que Lemot s’est éteint de mort naturelle.