Nicolas Salagnac

Portrait de Nicolas Salagnac, Graveur médailleur – Meilleur Ouvrier de France, par la Maison Trafalgar

ÉCRITURE HAUTE COUTURE – par la Maison Trafalgar – Octobre 2019
Portrait de Nicolas Salagnac, Graveur médailleur – Meilleur Ouvrier de France

« On ne fait rien de beau sans enthousiasme. »
Fanette, d’après une lecture d’Alain.

Photo © Matthieu Cellard.

NICOLAS SALAGNAC

Prêter des courbes à la Liberté, apporter à des siècles d’histoire les lignes de la légèreté – et à la grandeur des savoir-faire, les honneurs des petits caractères. Le graveur médailleur fixe ses impressions en une silhouette et deux facettes : « Ce n’est pas toujours simple de matérialiser des valeurs. Il s’agit de rendre visible ce qui ne l’est pas. »

À commencer par cette activité qui, en plus de frayer avec l’art de la subtilité, oblige Nicolas à ferrailler avec les affres de l’anonymat : « On ne se pose jamais la question de comment est fabriquée une médaille. Ça ne sort pourtant pas d’une photocopieuse ! »
Si façonner la matière gonfle ses semaines sans manière, si les week-ends et les jours fériés ont du mal « à rentrer dans le calendrier », l’ardeur du manuel se prolonge d’expositions en cocktails, d’événements en salons : « Maintenant, on ne communique plus ; on like. Pour ma part, j’ai besoin d’échanger sur mon artisanat, de mettre les gens en relation, de retrouver mes anciens élèves… Maintenir le lien est primordial pour moi. »

Sa profession de foi, l’artisan d’art et professeur a fait le choix de l’enseigner entre les murs du lycée, sans omettre de la soigner à chaque nouvelle page de son blog. Des articles dont les indiscrétions sur les coulisses, les techniques et le jargon, dépouillent les initiés de secrets jusqu’ici bien gardés, quitte à provoquer remarques et remous – « mon but est de sortir le métier de sa confidentialité. Je donne tout ; je le défends comme personne ! »
Le serment de transmission gaine l’allant de ce maillon de la chaîne, que l’humilité incite à avancer en se souciant des préceptes de ceux qui précèdent, et du succès de ceux qui succèderont. Là où certains auraient lesté les avenirs de ce legs, Nicolas s’abstient d’imposer ses doutes et son art à Léonard et Anouk : « Je veux que mes enfants connaissent la joie de faire ce qui leur plaît. Même si ça ne me rapporte pas des millions, j’ai la chance d’exercer un métier pour mon plaisir. »

 

S’efforçant d’être ce trait d’union entre les jeunes et les anciens, Nicolas ne partage jamais mieux son expérience que sur ces cylindres d’acier où s’incrustent en miroir ses pensées. C’est dans cet atelier, où se condense son monde, que les horaires ne cessent de le prendre à revers ; c’est dans cet antre, aussi plaisant qu’il a voulu le faire, qu’il se propulse au pays des vermeils – « je me sens souvent comme le lapin d’Alice, je cours beaucoup après le temps pour ne pas rendre mes commandes en retard ! » Au milieu de son barda d’outils, de ses onglettes rondes, méplates, à bâtes, pointues ou plates, savamment rangées et réparties ; parmi ses plâtres sculptés en bas-relief alignés comme de précieux manuscrits, le graveur recouvre cette sérénité qu’il cueillait jadis à la cime des arbres, refuge offert par les forêts de sa Normandie. Aujourd’hui, le chant des tours à réduire a couvert celui des roitelets, et le gamin a peut-être troqué son arc et ses flèches pour des poignées de rifloirs et de ciselets, Nicolas demeure un imperturbable relai de la mémoire. Il ne peut oublier d’où il vient, ni d’où il part : « La médaille n’a rien d’obsolète, elle est la preuve qu’on a laissé une trace de son passage. Je ne pense pas que David Douillet ait jeté ses médailles d’or à la poubelle. Si je tiens à perpétuer une connaissance qui est ancestrale, c’est qu’on a souvent tendance à ne pas voir les racines des choses. »
Et ce sont justement les siennes qui lui ont permis de s’agripper au rang de médailleur, de polir depuis plus de quinze ans sa distinction de Meilleur Ouvrier de France : « On ne devient pas graveur parce qu’on a vu de la lumière. Même si j’ai toujours la sensation de sortir de l’école, je sais la longueur du parcours pour en arriver à cette passion.»
Avant de dénicher cette activité, qui a le don de nourrir les conversations inaugurées par la question toute bête « et vous, qu’est-ce que vous faites ? », Nicolas grandit au fil d’une éducation empreinte de disciplines – « Mime et théâtre pour Daniel, mon père ; danse classique pour Fanette, ma mère, qui a monté une école dans chaque village où l’on a habité. » Il ne fait aucun doute qu’il reçut de ses parents cette poétique qu’il appose en avers, injectant du sens dans les ramifications d’un feuillage, ou dans une étoile à cinq branches. Ses blagues potaches peuvent donc bien laisser son entourage dans la perplexité, la finesse reprend toujours le dessus sitôt qu’il use du marteau et du burin pour frapper le beau avec soin. Car si, petit, Nicolas laissait les entrechats se heurter à la rigidité de son corps et de sa timidité – « je préférais aider ma mère à peindre et à monter les décors, et être aux éclairages en coulisse plutôt que sur scène » –, sa science du mouvement infuse ses réalisations par des entailles qui apportent au détail : « Pour la médaille commandée par le Sénat, afin de donner un peu plus d’élan, et de grâce à ma Marianne, je lui ai, entre autres, rajouté trois mèches de cheveux, histoire qu’elle échappe à la comparaison avec Robocop. Cela suffit à donner de la fluidité, ça habille. »
Une dextérité qui n’a pas fondu depuis les cieux, Nicolas s’étant fendu d’efforts de plus en plus pointilleux.

Comme ces cours d’arts plastiques qui servaient chaque semaine à l’enfant d’échappatoire ; sous l’égide de Denis et du confort d’un sous-sol aménagé, il découvrit que des crayons et une feuille à dessin permettaient d’arpenter des univers sans confins. Les techniques de poterie et de xylogravure subissaient alors les attaques de ses « inspirations Goldorak ». Et tandis, qu’avec son copain d’apprentissage, les batailles navales faisaient rage sur les formats raisin, la rigueur du travail pictural épousa peu à peu les formes de sa raison : « Quand j’ai déménagé en Bourgogne, j’ai continué auprès d’une dame, Madame Leroux, qui avait une connaissance académique. On était installés dans le grenier d’un ancien moulin, et avec ma sœur Caroline, elle nous apprenait à dessiner le plein et le vide, la composition, nous faisait comprendre qu’un ballon de foot ne devait pas être tout à fait rond. »
Quant au plaisir de transformer les matériaux, il s’était déjà éclairci auprès d’un grand-père ébéniste avec lequel Nicolas bricola « un tas de trucs » : chez Robert, l’âpreté du feu réchauffant les lieux et l’humeur rivalisait avec les senteurs des copeaux de chêne, de merisier, qui amortissaient chaque pas. L’adulte se souvient qu’ici, porte-avions et châteaux forts prenaient corps. Qu’il s’y déployait un imaginaire que seule dérangeait la dégauchisseuse, cette machine de l’enfer – « ça faisait tellement de bruit, une fois en route, qu’elle me foutait la trouille ! » L’aîné s’arma néanmoins de courage lorsqu’en digne figure de proue, il fut le premier à sillonner jusqu’à Paris, et le premier de la famille à faire autorité dans sa spécialité – « par la suite, ma sœur est devenue MOF en mosaïque d’art. Quand j’étais étudiant, ça m’énervait qu’elle ait choisi la même voie que moi. Maintenant, je suis très fier d’elle ! » Il réalisa donc l’augure du grand-père, qu’une partie de la fratrie, Pierre et Benoît, s’appliqua plus tard à suivre. « Quand tu seras grand, tu iras à l’école Boulle » tenait plus du vœu pieux que du conseil chaleureux : « J’ai dû idéaliser cette phrase, parce que j’ai appris qu’il ne me pensait pas capable d’entrer dans un établissement aussi prestigieux. Nous étions plus de mille à passer le concours, il y avait soixante places. Je suis arrivé soixantième. »

C’est dans des chemises aux tissus made in chinage, et autres pantalons créés de toutes pièces par sa mère, que Nicolas traversa ses cinq années de formation. L’arrivée dans la capitale fut ponctuée par l’habituelle épreuve du RER, par un bizutage du tonnerre et les émois de la vie en solitaire. Son « caractère de cochon » le poussait à ne pas faire comme tout le monde et à se retrancher dans son appartement – « je ne suis jamais allé dans un bar, à cause des fumeurs qui rendaient l’accès impossible pour moi, même pour un café ! » Lui qui n’était, auparavant, pas bien tracassé par les devoirs, s’en fit un de trouver une démarche artistique qui ait de l’allure ; celle-là même qui concrétise aujourd’hui ses élans de romantique, et qu’une nature déchaînée suffit à inspirer. Les prisons de Piranèse et les caricatures de Daumier ; les dossiers sur l’Égypte antique et ses œuvres fascinantes ; les essais de gravure à l’eau forte en copiant des Rembrandt ; les journées à potasser pour saisir ce qui manquait au dix-huit pour faire vingt : à cette période, le jeune homme traçait ses perspectives par tous les moyens – « il y a eu cette volonté et cette énergie soudaines qui m’ont porté et fait bosser comme un barjot. J’étais juste bien là où j’étais. J’ai toujours avancé au ressenti, et quand je décèle cette sensibilité chez un de mes élèves, c’est ce potentiel que je cherche à développer. » Nicolas sait combien une figure tutélaire peut amener aux résolutions les plus éclairées. Marqué par un enseignant dont la douceur paternaliste se tempérait d’un regard métallique pouvant pétrifier l’assistance, il s’engagea dans une spécialité dont il ne soupçonnait l’existence : « Pierre Mignot, mon professeur d’atelier et maître de gravure en modelé de l’école Boulle, était comme un ange gardien. J’ai tout appris auprès de lui, et c’est sous sa bienveillance que je suis sorti diplômé. »
À ses côtés, l’apprenti dénoua les ficelles du métier, jusqu’à se tailler un début de renommée – de cette œuvre habitée par le grand Nord à cette médaille floquée du Lion de Némée.

Le premier des travaux de Nicolas fut toutefois moins herculéen. Il laissa aux légendes les combats épiques avec félin, démarra en pointant à l’heure et en gravant des pin’s que l’époque avait en faveur : « Ça m’a appris les bases et à rendre les créations dans les délais ! C’était en banlieue parisienne, j’avais zéro autonomie, je travaillais du graphite au pantographe et sur des machines salissantes. »
Sans qu’il le sache, son salut s’échafauda dans la capitale des Gaules, où un Meilleur Ouvrier de France avait déjà saisi que trouver la relève était un défi des plus relevé. De recherches en tractations, Claude Cardot harponna Nicolas avec une proposition prompte à accélérer son cardio : « Il est l’un de ces jalons, l’une de ces lumières sur mon chemin. Il m’a débauché pour devenir responsable de l’atelier de gravure d’une maison lyonnaise historique : Augis, devenue Fia. J’y suis finalement resté dix ans et n’ai jamais quitté cette ville où a été frappée la première médaille française ! »
Cette décennie de salariat permit à Nicolas de s’aiguiser sur des milliers de médailles, d’insignes et de trophées, et de s’apostropher avec l’évolution d’un métier accordant de plus en plus d’importance à la sonnante et trébuchante – « il fallait toujours faire plus vite et moins cher que les autres. » Celui qui s’avoue « très mauvais commercial » s’est toujours échiné pour que les manufacteurs de reconnaissance l’obtiennent à leur tour. Au seuil de la trentaine, le concours de Meilleur Ouvrier de France accapara son temps libre trois ans durant. Trois années à parfaire un visage esquissé par Vigée-Lebrun, à s’atteler sur un rond de métal à l’échelle un : « La taille directe, c’est ce qu’il y a de plus difficile, mais aussi de plus noble ! »
Le médailleur devint médaillé, et se rendit à l’Élysée pour être décoré par l’occupant d’alors, le président Jacques Chirac. Dossier de presse sous le bras, Nicolas fit son retour à Lyon avec l’ivresse du lauréat, persuadé qu’un parterre de journalistes donnerait à son art l’éclairage qui lui revient de droit. Mais point de flashs, ni gros titres : il n’y avait tout bonnement personne pour donner voix au chapitre. À la place, il récolta, outre les félicitations de ses illustres pairs, de quoi plancher sur une nouvelle affaire : « Si tu veux t’occuper de la com des Meilleurs Ouvriers de France du Rhône, tu es le bienvenu ! Il y a tout à faire ! »

Qu’importent les desiderata, le col tricolore allongea les ambitions de quelques rêves et la signature de quelques lettres : N. Salagnac MOF – « pour moi, ce titre, ça voulait dire : maintenant tu peux y aller, tu peux voler de tes propres ailes. » Nicolas pointa alors sa mine dans nombre d’institutions éminentes. Que ce soit pour la Gendarmerie royale du Maroc ou le palais de l’Élysée, pour la Villa Médicis ou la mairie de Lyon, l’ouvrier ne cesse de concevoir des pièces vouées à embellir les faces : « Mes médailles voyagent partout dans le monde. Il y en a à l’ONU, la médaille du Président de la République française a été remise au pape Benoît XVI, et je pense, et espère, qu’Obama a aussi eu la sienne. Quant à la médaille de la Ville de Lyon, une autre de mes créations, elle a été remise à Juninho, Tarantino… et sûrement à pas mal d’autres ! »
Depuis 2001, son odyssée s’espace donc entre les demandes d’acheteurs et ce que commande son for intérieur. La collision, entre ses gestes d’artisan et sa touche d’artiste – « j’oscille, je suis toujours sur la corde » –, donne naissance à des projets qui s’amorcent par des dizaines de croquis, bientôt sculptés, réduits, épurés, reproduits puis patinés : « La phase que je préfère, c’est la gravure manuelle sur la matrice qui sert de base à toutes les médailles éditées. C’est là que le graveur se différencie de l’outilleur, qu’il pose son coup de patte. »
C’est aussi là que l’air se charge des notes de Pergolèse et de son Stabat Mater, que Nicolas se plonge dans son microscope pour explorer le merveilleux monde du dixième de millimètre, s’assurant ici que la surface soit « un chouïa convexe », creusant là une figure pour le moins complexe. Les symboles mythologiques côtoient les références historiques, les influences de la Renaissance se rehaussent à l’aune du Bauhaus. Noyé sous ses échoppes « qu’on ne trouve pas chez Casto », ses poinçons héraldiques et d’autres plus inavouables ; assailli par les exigences de délicatesse et de minutie, le médailleur pédagogue n’en a jamais fini, et s’acharne tel un Van Gogh qui ne s’est « pas encore tranché l’oreille. » Évidemment, plus grande place pourrait être donnée à l’informatique et à cette armada d’outils numériques que le graveur utilise à l’occasion. Demandez à une machine d’insuffler une âme au métal, elle se plantera à coup sûr. Car si l’on peut désormais sonder les reliefs de Mars, repérer un point dans l’espace, pour retranscrire trait pour trait le dessein de ses sentiments, Nicolas en est certain : il n’est de technologie plus avancée que ses deux mains.

 

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