Nicolas Salagnac

Rencontre avec Pierre Rodier, graveur général honoraire des Monnaies

Le 12 juin 1939, naissance de Pierre Rodier à Paris XIIe (derrière l’école Boulle). Pierre Rodier est fils unique, un père graveur à la Monnaie de Paris et une mère ouvrière dans une cristallerie. Il est très bon élève mais les échéances, et les examens le tétanisent et lui jouent des tours.

En 1953, il a 14 ans et il entre à l’école Boulle, après avoir passé le concours d’entrée. Il intègre l’atelier de gravure acier chez « Gégène » surnom respectueusement donné à Monsieur Eugène Cannée, le professeur d’atelier de gravure acier du deuxième étage de l’école, rue Pierre Bourdan Paris XII.

Vers 1956, en 3ème année, à l’école Boulle, dans le nouvel atelier, en bas, à l’emplacement de l’actuel atelier de gravure en modelé.

Il sort en 1958, puis travaille chez Drago (insignes militaires) entre 1958 et 1959.

De 1959 à 1961, il effectue son service militaire. Période difficile, qui laisse des traces et qui donnera du sens à sa médaille de vœux pour promouvoir la Paix.

De retour en France, entre novembre 1961 et juin 1962, il n’est pas repris chez Drago… Il travaille alors chez Duboc et il s’entraîne pour le concours de graveur de la Monnaie de Paris.

Son père Henri Rodier est déjà graveur à la Monnaie de Paris de 1931 à 1968.

Ici en train de graver un poinçon avec sa loupe et son support (donnés par Pierre).

Le 1er octobre 1962, il rentre comme graveur, à la Monnaie, suite à sa réussite au concours de graveur (un concours sur 16 heures pendant deux samedi). Ce concours consiste à réaliser un poinçon de lettre ; à faire de la frappe de lettres sur acier ; à reproduire le dessin d’une médaille ; le champ lever monétaire ; la taille directe ; la restauration de poinçon historique ; de la gravure taille douce en lettre etc…

En 1975, il devient maître graveur suite à la reconnaissance de son travail, à son ancienneté, c’est une avancée administrative, il est le second d’Émile Rousseau – Grand prix de Rome, le graveur général des monnaies en place.

Le 14 décembre 1991 Pierre Rodier est médaille d’honneur du Salon des artistes français.

L’abeille, comme différent, insculpé sur les matrices des Monnaies réalisées sous sa direction.

 

 

 

 

 

 

3 février 1994, Pierre Rodier devient graveur général des monnaies sur proposition du directeur, et proposition au ministre de tutelle. Il travaille et organise à la mise en route de l’Euro et à la bascule Francs/Euros.

Photo : Rillon – merci –  Courrier Cadres n°1140 – 5 janvier 1996

Le 30 Mars 2000, il prend sa retraite, il quitte progressivement Paris pour venir s’installer à Saint-Malo face à la mer.

Ses influences :
Son maître de référence pour le portrait est Pierre-Jean David d’Angers sculpteur et médailleur vers les années 1800. En 1837, il sculpte le fronton du Panthéon, avec la phrase connue de tous : « aux grands hommes la patrie reconnaissante ».
–  il y a aussi Raymond Joly, Raymond Corbin, Emile Rousseau…

Quelques médailles :

Médaille de vœux : gravure en taille directe en poinçon et en matrice, travail de matières en ciselure sur l’acier, diamètre 99 mm, frappée en cuivre avec les trois patines or, argent et cuivre. Créée vers les années 75, avec le texte : « Que joie et Paix rayonnent sur vos jours et vos nuits ».

Serment du Jeu de Paume, bicentenaire de la révolution française : gravure en taille directe, diamètre 77 mm créée en 1989.

 

Calendrier Mozart : gravure en taille directe, création des poinçons de chiffre insculpés dans les matrices, diamètre 96 mm créée en 1991.

 

Médaille Bérégovoy : sculpture pour une fonte et réduction d’une matrice diamètre 72 mm créée en 1994.

 

Médaille des Présidents de la Ve République, 40 ème anniversaire de la constitution de la République : Charles de Gaulle – 1958-1969 ; Georges Pompidou – 1969-1974 ; Valérie Giscard D’Estaing – 1974-1981 ; François Mitterrand – 1981- 1995 ; et Jacques Chirac – 1995.
Travail en modelage et réduction, puis finition main. Diamètre 90 mm créée en 1998.

Série des médailles EUROPA de 1976 à 1994.

Voir les liens sur Numista :

Lien : Ecu Europa

Lien : 1 Ecu Europa

Lien : 1 Ecu Europa – Adhésion de l’Espagne et du Portugal

Lien : 1 Ecu Europa 12 pays 1994

 

Création de monnaies commémoratives à la demande de l’administration :

La 1 Franc de Jacques Rueff, 1978.

La 2 Francs de Louis Pasteur, 1995.

La 100 Francs Louis Pasteur, 1995 en argent.

Voir article : La Croix de Monique Pelissier, le 06/10/1995 : MONNAIES

La 2 euros temporaires 1996 Sapeurs-pompiers de Paris.

La 100 Francs d’André Malraux, 1997.

 

 

Et quelques belles fontes avec des portraits de famille et d’amis graveur :

Maurice et Marie-Thérèse. 1989. Dia 200 mm

 

Fils Vincent Rodier et sa femme. 1998. Dia 120 mm

 

Fils Laurent Rodier et sa femme. 1998. Dia 120 mm.

 

 

Sylvain Bret, graveur de la Monnaie de Paris. 1992. Dia 180mm.

Bernard Turlan, Maitre graveur de la Monnaie de Paris. 1996. Dia 180mm.

En 1968, Pierre Rodier fait une promesse, à Marcel Guilleminet graveur à la Monnaie. Ce dernier lui donne sa petite massette et il lui dit : « quand tu ne t’en serviras plus, tu le passeras à la nouvelle génération… »

Aujourd’hui le 1 Février 2018, 49 ans plus tard, Pierre Rodier tiens sa promesse, je suis invité à Saint-Malo, Pierre me transmet alors son outillage et la fameuse petite massette… que je transmettrai à mon tour, quand je ne m’en servirai plus…

VIDÉOS :

Pierre Rodier – Graveur général des monnaies honoraire – parcours et techniques de gravure pour les médailles.

Pierre Rodier – Graveur général des monnaies honoraire – transmission de ses outils de graveur.

Saint-Malo, le 31 Janvier 2018, Pierre Rodier m’ouvre ses portes et me transmet ses outils de graveur, échanges et discussion, retour dans le temps avec des outils changés d’histoire.

Merci pour ce partage et cet échange.
Film et montage Nicolas Salagnac, musique : Bensound.

ARTICLES :

Entretien avec Pierre Rodier, graveur général de la Monnaie – Propos recueillis par Alain Weil pour Numismatique et Change

Vingt sixième Graveur Général des monnaies depuis la création de la monnaies – sous Henri II en 1557-, Pierre Rodier a bien voulu m’accorder, pour Numismatique et Change, un entretien dans lequel, après avoir rappelé les principales étapes de sa carrière, il définit son rôle et explique le fonctionnement de l’atelier de Gravure des Monnaies et Médailles (AGMM) dont il est devenu le « patron » depuis Février 1994.

AW. – Monsieur Pierre Rodier, vous venez de succéder à Emile Rousseau qui part en retraite après vingt années de services : il avait lui-même succédé à Raymond Joly qui occupa son poste pendant quinze ans. Vos deux prédécesseurs étaient tous deux Grand Prix de Rome et venaient de l’extérieur de la Monnaie, ce qui n’est pas votre cas. Si tradition et stabilité semblent profondément attachées à votre fonction il semble toutefois qu’il y ait eu une solution de continuité quant aux critères de choix du Graveur Général.

P.R. – En effet. et cela explique peut être la période de latence qui a existé entre la date originelle prévue pour le départ de M. Rousseau et ma nomination le 3 février dernier. Les dispositions statutaires du choix du Graveur Général prévoient en effet, que ce dernier soit choisi parmi les lauréats du Grand Prix de Rome et cette tradition a été respectée depuis 1880, date à laquelle l’atelier de Paris a pris en charge sous le régime de la Régie, l’ensemble des fabrications monétaires du pays, jusqu’à la disparition du Grand Prix de Rome en 1986 (erreur dans l’article : fin des Prix de Rome en 1968). Cela a donc du poser problème mais heureusement les textes indiquent que le Graveur Général peut également être pris parmi les médailles d’honneur du Salon des Artistes Français, ce qui est mon cas.

A.W – Pouvez-vous nous indiquer qu’elles ont été – en dehors de cette récompense – les principales étapes de votre carrière ?

PR – Je suis maître-graveur et fils de maître-graveur. Né à Paris en juin 1939, j’ai pu rentrer très jeune à l’Ecole Boulle : c’était en 1953 et j’avais quatorze ans. J’en suis sorti en 1958 et après quelque temps de travail dans le privé, je pars pour vingt-huit mois en Algérie, au service de mon pays. A mon retour, la situation est dure, le travail difficile à trouver et mon père me pousse à présenter en juin 1962 un concours de graveur à la Monnaie. J’ai la chance de le réussir et j’entre donc à vingt-trois ans à l’Atelier de Gravure où je vais faire toute ma carrière. En 1975, je suis nommé maître-graveur et deviens ensuite responsable de l’AGMM, adjoint au Graveur général Emile Rousseau.

A.W. – Quelles sont les tâches du Graveur Général et de l’atelier de gravure qu’il dirige ?

P.R. – Le Graveur Général a sous ses ordres actuellement vingt-quatre graveurs dont neuf maîtres-graveurs. Il est le responsable à la fois technique et artistique de la conformité aux modèles de tout ce qui sort des ateliers de la Monnaie ; médailles éditées par nous-mêmes ou faites pour le privé, monnaies françaises et étrangères, poinçons pour l’Administration de la Garantie. Une antenne de l’AGMM avec un graveur et un maître-graveur fonctionne dans l’usine de Pessac où sont regroupées toutes les fabrications monétaires. Une autre antenne animée par deux graveurs, un maître-graveur et dotée d’un équipement sophistiqué se consacre uniquement et ici-même à l’expertise des monnaies présumées fausses et donc à la lutte contre le faux monnayage en collaboration directe avec l’Office central pour la répression du faux monnayage.

Dans toutes ces activités, le Graveur Général a un rôle de chef d’orchestre tant vis-à-vis de l’intérieur c’est-à-dire son Administration que de l’extérieur. Il assume notamment les relations avec les artistes extérieurs à Monnaie et les conseille particulièrement pour la réalisation des chefs-modèles. Enfin si l’AGMM est fier de ses traditions séculaires. il n’oublie pas pour autant les techniques modernes et je dois veiller actuellement à l’intégration de l’informatique et des techniques qui en dérivent (machines à commande numérique, dessin assisté par ordinateur. Etc. ).

A.W. – N’êtes-vous pas quelque peu inquiet pour le niveau d’activité de l’AGMM ? En effet, les commandes du Trésor en monnaies françaises vont en diminuant et les éditions de médailles de la Monnaie de Paris sont de l’ordre de 50 à 60 par an, très loin de ce qui était produit il y a dix ou vingt ans lorsque l’on créait presque une médaille par jour !

P R. – Bien que les éléments que vous citez soient exacts, je peux vous assurer que je n’ai pas d’inquiétude. L’AGMM a beaucoup de travail : les commandes étrangères et les séries spéciales commémoratives compensent largement les facteurs négatifs que vous évoquiez.

A.W. – Venons en, si vous le voulez bien, à quelques questions plus personnelles. Pouvez-vous nous citer certains de vos travaux en gravures, évoquer vos goûts et préférences, nous indiquer si vous pratiquez d’autres formes d’expression artistique que la gravure ?

P.R. – Je pratique l’aquarelle ce qui me permet de garder le contact avec la couleur qui, dans notre métier, est délaissée au profit de la forme. Pour ce qui est de mes créations personnelles en monnaie, j’ai eu seulement l’occasion de graver un avers d’une pièce de 5 dinars algérienne mais j’ai, bien entendu, participé depuis trente ans, comme graveur puis maître-graveur à toutes les réalisations de l’AGMM. Pour la médaille, j’aime beaucoup travailler les portraits et après avoir énormément pratiqué la taille directe, je préfère actuellement pétrir la terre ou la plastiline pour réaliser un modèle.

A.W. – Avez-vous déjà choisi votre marque personnelle, votre différent de Graveur Général ?

P.R. – C’est une belle tradition que nos monnaies portent encore l’empreinte du Graveur Général et la signature de l’artiste ou, en cas de réalisation collective par l’Atelier son propre différent, cette petite fleurette dans laquelle s’inscrivent les quatre lettres A.G.M.M et que vous pouvez remarquer sur les pièces bicolores de 10 et 20 francs. En ce qui me concerne, j’ai choisi et dessiné une abeille. Pourquoi une abeille me demanderez-vous ? Eh bien, pour moi c’est l’emblème type du travail et je crois à la force du travail. De plus c’est un insecte très sociable qui symbolise la vie en collectivité. J’aime bien travailler avec et pour les gens, pour le bien de tous. Alors je crois que l’abeille est un symbole parlant, sympathique et représentatif de tout cela !

A.W. – Dernière question. M. Rodier. Vous avez sûrement dû réfléchir à ce que pourrait être, à ce que devrait être l’Ecu européen dont nous espérons qu’il verra réellement le jour. Comment l’imaginez-vous, comment pensez-vous que doivent être choisis les types qui orneront ses faces ?

P.R. – C’est un problème très difficile politiquement, artistiquement, techniquement. Je ne suis pas encore à même de vous donner une réponse précise. Peut-être faudrait-il que le projet soit suffisamment avancé au niveau des Etats et des Administrations pour que l’on puisse discuter pratiquement des côtés technique et artistique. Je pense qu’une des deux faces doit être dévolue au symbole de l’Europe, l’autre ayant un caractère propre à chaque pays membre de l’Union. Je pense aussi que les pays de l’Union n’ont peut être pas tous les moyens techniques de frapper ce que sera le nouvel Ecu : il conviendrait alors que les Monnaies les plus aptes à cette production se partagent le travail dans une liberté concertée.

Alain Weil

Pierre Rodier : l’aristocrate de la gravure – Article du Courrier Cadres n°1140 – 5 janvier 1996

Au burin, au ciselet et à l’échoppe, il grave dans le métal des scènes d’époque. Véritables pièces d’art que l’industrie de la frappe, ingrate, reproduit en milliers d’exemplaires.

Le dessin assisté par ordinateur ne lui est pas étranger, mais le secret de son art repose surtout dans le tracé à l’échoppe et au ciselet. S’il suit l’évolution des dernières technologies laser, ce n’est pas pour renier les leçons des maîtres graveurs des siècles passés : les Dupré, Tiolier, Barre ou Rottiers.

Graveur principal à la Monnaie de Paris, Pierre Rodier ne cultive pas de la sorte quelque goût du paradoxe. Artisan en amont d’une industrie étatique de la frappe qui fabrique quelque 500 millions de pièces courantes par an, auxquelles s’ajoutent les monnaies de collection et les médailles commémoratives, il navigue entre savoir-faire manuel et univers électronique. A l’usine de Pessac où s’effectuent les frappes, dans les alliages les plus sophistiqués, les machines à commandes numériques ne font que reproduire au rythme de 800 coups par minute les sillons que Pierre Rodier et son équipe auront dessinés puis patiemment creusés dans l’étalon.

Du chatoyant au croustillant.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, l’industrie de la gravure ne peut encore se passer du tour de main traditionnel qui, dit le maître graveur, « n’a pas fondamentalement changé depuis le Moyen-Age, si ce n’est la miniaturisation croissante des pièces». Certes, la gamme monétaire française est stable. Et c’est Bercy qui choisit les effigies : Louis Pasteur, de Gaulle, ou La Fontaine. Bien entendu, les commanditaires – publics et privés – de médailles commémoratives ont le choix des figures à reproduire. Mais c’est dans l’atelier de Pierre Rodier, où officie une élite de vingt-cinq artisans, que le métal froid trouve son âme et prend sa personnalité qui« peut varier du chatoyant au croustillant». Il n’est pas indifférent que les dominantes soient mates, cuivrées ou miroitantes.

« Une médaille doit frapper sans choquer, captiver sans clinquant. Palpée. Manipulée, une pièce de monnaie doit dégager une certaine chaleur. » Ces préceptes appris à l’école Boule (un des deux centres de formation qui subsistent, avec l’école Estienne, depuis que les Beaux arts ont fermé leur section gravure), Pierre Rodier les a éprouvés, en trente-huit ans d’une pratique artisanale «  qui représentent autant d’années d ‘apprentissage ». Une humilité d’autant moins freinte qu’à la différence du sculpteur, le graveur n’accouche pas d’œuvres uniques. Les laminoirs, ingrats, reproduisent les siennes à des milliers d’exemplaires. Et si les pièces de collection ont souvent une valeur artistique supérieure a 1eur valeur faciale, les pièces courantes. elles, ne sont regardées que pour ce qu’elles sont : des symboles d’échange. Quel, consommateur s’est jamais arrêté sur le listel de sa pièce avant de la faire glisser sur le zinc de son bar préféré ?

Et combien distinguent réellement l’ondulation des vagues sur le dernier Mont Saint Michel ?

L’aristocrate de la gravure, qui tient au Quai de Conti le bâton de maréchal de cette profession quasi confidentielle, pourrait être le graveur sur métal le plus célèbre de France. Mais seul les initiés identifient sa griffe (une abeille) apposée sur les pièces et médailles gravées depuis sa nomination en 1994. Aussi Pierre Rodier se refuse-t-il a hisser sa cocarde de « garant de l’authenticité des pièces et médailles frappées au nom de la République », retenant avant tout la – relative – liberté de création que confère ce titre.

Yves AOULOU